Largement rurale, l’Ethiopie porte partout les stigmates des grandes famines qui l’ont rendue célèbre. Mon travail auprès du Bureau de Coordination des Affaires humanitaires de l’ONU consiste à accroître, par le biais de recherche de terrains et consultations directes avec les populations concernées, le développement économique et politique des communautés pastorales d’Ethiopie et – plus largement – de la Grande Corne de l’Afrique (voilà, c’est dit, maintenant vous savez tous précisément ce que je fais ici !). C’est la raison pour laquelle ma collègue Patta et moi-même avons effectué une visite à Jijiga, dans la région éthiopienne de Somali. C’est là que commence le territoire des Somalis, communautés nomades d’éleveurs vivant dans les plaines semi-désertiques du Harargué et de l’Ogaden.
Nous arrivons donc à Dire Dawa vendredi matin, et de là conduisons un peu plus de trois heures pour atteindre Jijiga. Cela me permet d’avoir un aperçu de cette belle région si différente des hauts plateaux d’Addis.
Sur la route, des dizaines de petits villages qui accueillent de vibrants et colorés marchés, où l’on vend de tout, mais principalement du khat, la drogue locale.
Tout semble vivre au rythme des chameaux, ânes, et chèvres partout présents. Si c’est un vrai régal pour les yeux, c’est aussi l’occasion de comprendre un peu mieux la dure vie des communautés nomades du pays. Ceci est en particulier vrai pour les femmes, qui doivent gérer à la fois foyer (qui comporte au moins 6 enfants), mari, commerce et troupeaux !
Les enfants sont quant à eu très tôt assignés au rôle de gardien de troupeaux et nous avons souvent croisé des tout petits gamins, un bâton à la main, prendre soin de troupeaux entiers de chèvres ou de vaches.
Heureusement, ils font aussi des petites « pauses-tuyaux » au bord de la route !
Le lendemain de notre arrivée, petit détour par un café de la ville pour prendre notre petit déjeuner… salé ! Au mené : purée de haricot aux piments !! On peut dire que « ça arrache » pour le petit-dej, et il faut s’y habituer !!
Notre entrée est largement remarquée dans ce petit bistrot de quartier, principalement fréquenté par des hommes : à peine a-t-on franchi le pas de la porte que tous les regards se portent sur nous, les conversations cessent et les hommes stoppent leur mastication de haricot ! Oh My God, deux femmes blanches à Jijiga, ville qui n’a pas vu un seul touriste depuis des années !!
Ces petites villes semblent si éloignées et coupées du monde (j’ai vainement essayé, pendant 1h30, de me connecter à ma boite mail) qu’il est facile de comprendre à quelle point notre visite est une vraie curiosité, que dis-je, une attraction !, pour les habitants.
Et pourtant, Jijiga, Dire Dawa ou Harare, bien qu’extrêmement pauvres, sont de charmantes petites villes éthiopiennes. Les marchés en particulier sont un vrai délice.
Arthur Rimbaud a d’ailleurs passé plusieurs années de sa vie à Harare (photo ci-contre de la ville). En règle générale, l’empreinte de la France est partout présente dans ce coin de l’Ethiopie. Les Français sont les premiers étrangers à avoir pénétré le territoire éthiopien, en construisant la ligne de chemin de fer Djibouti-Dire Dawa. C’est d’ailleurs de là que vient le mot « farenge », qui signifie « étranger » en ahmarique : « farenge » veut d’abord dire « Français, French ». Il s’adresse maintenant à tous les étrangers, ou plus précisément aux Blancs vivant en Ethiopie. Barry et moi sommes d’ailleurs régulièrement affublés de ce qualificatif dans les rues d’Addis !!
L’influence française est telle que de nombreuses personnes parlent encore la langue et, last but not least, tous soutiennent la France pour la Coupe du Monde !!!!
Bon, fin de la séquence culturelle ! A notre retour de petit déjeuner, donc, une surprise de taille : 40 chefs traditionnels pieds nus et en plein conciliabule nous attendent de pieds fermes (c’est le cas de le dire !) dans le salon !!
Je fus immédiatement convoquée par le grand chef qui me fit asseoir en face de lui, au milieu de la pièce. En moins de 2 secondes, il a deviné mes origines tunisiennes (sans déconner, j’en suis encore sous le choc !), et m’a attribué un prénom en langue somalienne. Je suis donc désormais Anissa Ydl, qui signifie « la parfaite, la complète ». Un grand honneur, parait-il. Je vous l’avais bien dit les mecs, que j’étais parfaite. ;-) Tony, tu n’as qu’à bien te tenir car les Somaliens sont prêts à payer des troupeaux entiers de chameau pour m’avoir !!!
D’après eux, j’ai « le faciès somalien » : non mais oh, pas la peine de rigoler comme des baleines, elles sont belles d’abord les femmes d’ici ! Non mais !!!
Les réunions avec les chefs traditionnels furent vraiment une expérience inoubliable. Malgré les énormes différences culturelles que l’on peut percevoir au premier abord, nous n’avons eu absolument aucune difficulté à discuter de tas de choses avec eux. Bien qu’étant des étrangers dans leur territoire, ils nous ont fabuleusement bien accueilli(e)s.
Et lorsque j’ai eu une terrible indigestion au lait de chamelle (c’est pas une blague !), tout le monde cessa immédiatement ses activités pour rester auprès de moi et veiller à ma santé. J’ai ainsi découvert le sens de l’hospitalité à l’africaine !
Retour à Addis mardi soir. Sur la route, encore de magnifiques paysages dont on ne peut se lasser. Puis petits pauses pour acheter mangue, cacahuètes ou lait de chamelle (sauf pour moi !!!).
Bref, j’ai dans la tête de superbes images et des souvenirs magiques avec des gens qui se battent chaque jour pour leur survie dans ces régions si arides et oubliées de tous, y compris de leur propre gouvernement. Forcément, quand on pense que nous autres, Europeens, sommes déprimés pour pas grand-chose, ça fait réfléchir… !!
